Site icon Artscape

Modigliani – Zadkine

Une amitié interrompue

Jusqu’au 30 mars 2025

#expoModiglianiZadkine

Musée Zadkine, 100bis rue d’Assas, Paris 6e

Le musée Zadkine poursuit son étude des liens tissés par le sculpteur Ossip Zadkine (1888-1967) avec les artistes de son temps. Après la magnifique confrontation avec Chana Orloff, voici Amedeo Modigliani (1884-1920).


Amedeo Modigliani, Cariatide, vers 1913-1914. Dessin (graphite, lavis d’encre, pastel). Paris, musée d’Art Moderne de Paris

Les deux hommes se rencontrent à Paris, ville où ils ont émigré, en 1913. Modigliani vient de Livourne (Italie), Zadkine de Vitebesk (Biélorussie). Le premier peint des têtes allongées ou ovoïdes, marquées par des yeux en amande sans pupille, et un nez en forme de flèche qui descend jusqu’à la bouche. Le second travaille déjà la pierre, en taille directe, et s’inspire de ce qu’il appelle un certain « archaïsme », c’est à dire des formes dans l’esprit des arts égyptiens, grecs, romains qu’il a découverts au British Museum (Londres).


Ossip Zadkine, Tête de femme, 1924, pierre calcaire, incrustation de marbre gris. Paris, musée Zadkine © Adagp, Paris 2024. Photo Eric Emo/musée Zadkine/Paris Musées

Cette même année, Modigliani rencontre Brancusi par l’intermédiaire de son mécène le Dr Alexandre. C’est une révélation ; il se met à la sculpture. À la différence de Zadkine, ses oeuvres restent idéales. « C’est un sculpteur de l’idée », commente Thierry Dufrêne, co-commissaire de l’exposition. Si Zadkine a le don de percevoir l’essence du matériau et va s’adapter à la pierre, le Livournais est un perfectionniste qui va s’acharner pour rendre les lignes du visage qu’il souhaite. En attestent les deux têtes présentées au centre de la première salle. La Tête héroïque (1909-1910) de Zadkine reprend les irrégularités du bloc de granit rose pour suggérer les yeux et la bouche, tandis que Tête de femme (1911-1913) de Modigliani reproduit les traits parfaits que l’artiste a longuement dessinés auparavant pour les imposer à la matière.


Amedeo Modigliani, Femme au ruban de velours, vers 1915. Huile sur papier collé sur carton. Paris, musée de l’Orangerie. Photo © GrandPalaisRmn (musée de l’Orangerie) / Hervé Lewandowski

Sous l’influence de son marchand Paul Guillaume, Modigliani revient à la peinture en 1914. Il dessine et peint inlassablement des visages de cariatides, qui s’inspirent des masques africains (La Femme au ruban de velours, vers 1915).

L’éclatement de la Première Guerre mondiale a raison de l’amitié des deux hommes. Atteint de tuberculose, Mogliani retourne en Italie pour se faire soigner avant de rentrer à Paris. Il est mobilisé mais réformé en raison de ses problèmes de santé. Zadkine s’enrôle également, se fait gazer en Champagne et rentre à Paris en 1917. Ils se re-croisent en 1919, sans retrouver leur complicité d’antan. Modigliani meurt un an plus tard, à l’âge de 35 ans. Zadkine ne participe pas à ses funérailles.

Si les deux hommes ne sont plus amis, l’influence de Modigliani se lit dans les nus de Zadkine aux lignes moins arabesques, plus charpentées, dont les formes géométriques sont rehaussées de gouache. On découvre dans Personnages (1920), une petite fille qui se rapproche fortement de la Fillette en bleu de Modigliani (1918). « Les têtes orientées de biais de Zadkine doivent également à Modigliani », précise Cécilie Champy-Vinas (directrice du musée Zadkine). Enfin, on perçoit une similitude de style dans leur représentation d’Un Joueur de violoncelle (Modigliani, vers 1909-1910) et Musicienne (Zadkine, 1919), les deux hommes étant passionnés de musique.

L’atelier présente une autre confrontation pertinente avec la présentation de trois têtes taillées par Zadkine (1918-1919), qui évoquent l’influence de l’Italien par leur visage allongé, les traits stylisés et les orbites pleines. Elles sont positionnées au centre de la salle, exactement comme les sept têtes exposées par Modigliani au Salon d’automne de 1912, « échelonnées comme des tuyaux d’orgue pour réaliser la musique qui chantait dans son esprit », selon les mots du sculpteur Jacques Lipchitz.


Amedeo Modigliani, d’Ossip Zadkine, vers 1918. Mine graphite sur papier vélin. Musée Zadkine, Paris

Cette confrontation rassemble avec brio les oeuvres de deux artistes, qui ont échappé au « monachisme cubiste » (Zadkine) ou « camisole de la pensée » (T. Dufrêne), tel que Zadkine envisageait le cubisme.

Quitter la version mobile